De retour de transat, mes mains pellent. Il est presque deux heures du matin, encore pris par le rythme des sommeils courts du bord, je veille. C’est un autre retour de course, un de plus. Retour à l’abri, transmission de flambeau, c’est à mon tour d’être le pilier de la famille. Ecole, Caddy, paperasse… recréer l’équilibre dans cette famille bousculée par les tempêtes et les calmes de ma vie. Un retour, un autre, mais particulier tout de même parce que cette fois j’ai décidé de ne pas me défiler, de bafouiller sur le papier ce que le grand large me provoque, ce qu’il me révèle. Oui, je crois que c’est bien cela, il s’agit d’un révélateur. Seul sur le pont, face à ce rien, face à ce tout, le grand fond remonte à la surface ; pensées, sensations et émotions brulent et jaillissent du dedans. Moments uniques de contact avec son intérieur, peut être ce que l’on appelle « l’inspiration ». Quarante ans, les sillons bien marqués dans le front et autour des yeux, des cheveux blancs comme le sel qui m’assaille à chaque vague. La vie m’a fait marin de course. Parcourir les océans au plus vite, à la bagarre, à la recherche de poussières de vitesse, tête baissée, avancer, lutter, suer, s’arracher, border, choquer, arriver et recommencer, tel est mon métier. Peut être suis-je a un tournant de mon parcours, ou simplement au passage d’un questionnement de plus. Peut être aussi comme l’avait dit Eric Tabarly à mon père il y a quelques années : Sidney est un excellent marin mais il se pose trop de questions. C’est certain, je me les pose et apprécie la prise de recul par rapport à mon activité. A l’époque, j’avais 23 ans et étais bourré d’idéaux. Par exemple, je ne pouvais « encaisser » l’idée des voyages de presse. Ce procédé qui consiste a inviter des journalistes à l’autre bout du monde contre un article forcément positif. Ma naïveté en était sérieusement bousculée et je me laissais envahir par un bouillonnement intérieur totalement inutile. Aujourd’hui, je regarde cette période de La Poste avec amusement et me sens transporté à des années lumière de cette époque, mais aujourd’hui encore mon coté Don Quichotte me joue des tours. La Poste, La Whitbread, l’ancêtre de la Volvo Ocean Race. A 22 ans, Daniel Mallet, skipper de la Poste, me propose un contrat à durée indéterminée en tant qu’athlète de haut niveau. Sorti de mon lac d’Annecy, passé par Marseille et son Sport Etude puis le bataillon de Joinville, ce contrat représentait un sommet, mon premier, ou peut être le deuxième après le Sport Etude. J’allais faire mes premiers pas vers le grand large, mais surtout je touchais l’un de mes premiers rêves, vivre de ce sport en plus de le vivre. Depuis mes 14 ans et une année à l’école en bateau, je venais de vivre mon premier virage primordial, et oui, rien que ça ! D’un adolescent un peu paumé ne sachant vraiment ce qu’il faisait, ni pourquoi, j’étais revenu calé. D’un terrain très vague, je me dirigeais maintenant dans un parcours balisé d’objectifs que je me fixais, prêt à me battre pour les atteindre. Ma « driving force » était née. Je venais d’ouvrir la porte à de nouvelles forces ou tout du moins de nouvelles qualités : motivation, conviction et enthousiasme. Ces trois pierres sont devenues les fondations de ma personnalité.
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 Passage de la ligne d'arrivee Image © alexis courcoux
 Arrivee TJV 2009, avec Samantha Image © alexis courcoux
 Champagne sur 5700 milles Image © alexis courcoux
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